Utopie

« L‘Utopie (mot forgé par l’écrivain anglaisThomas More) est une représentation d’une société idéale sans défaut contrairement à la réalité… régime politique idéal (qui gouvernerait parfaitement les Hommes), une société parfaite (sans injustice). »

Qu’il soit suivit d’accord ou non, le « Deal du siècle » dont le volet économique a été présenté par Jared Kushner à Bahrein aura un mérite, celui de tenter de mettre sur la table d’autres paradigmes que ceux qui ont mené jusqu’à présent les Palestiniens dans une impasse.

Le monde arabo-musulman est un univers où la pensée magique dispensée par ceux qui détiennent le pouvoir crée une réalité qui n’a rien à voir avec la réalité et qui conditionne les peuples qui y sont soumis à devenir incapables de penser une autre réalité. Ainsi dans ce monde, les peuples sont incapables de changer de paradigmes et s’enferment dans des positions sans issues.

Pour ceux qui parviendraient à s’arracher à une Histoire imposée, l’interdiction de remettre en cause le narratif officiel, et pire l’obligation de tenir à tout prix, contre la réalité même, un discours imposé sous peine de passer pour traitre et mettre sa vie en danger sont les règles qui régissent la parole publique et polluent la liberté de pensée de ce monde (voir le récent épisode de l’homme d’affaire Palestinien arrêté pour avoir assisté à la réunion de Bahrein).

L’idée d’un Coran « incrée », figé semble formater la pensée politique du monde arabo-musulman qui n’arrive pas à remettre en question, sous peine de trahison de la « cause arabe », les structures d’une société tribale injustement colonisée par les Ottomans, les Anglais, les Français, les sionistes. Injustice qui lui donnerait aujourd’hui tous les droits dans les conflits et rapports avec les anciennes et nouvelles puissances dites coloniales.

La conséquence de son incapacité à imaginer le futur autrement, ou comme les salafistes à idéaliser à outrance le passé, c’est que le monde arabe ne connait pas de modèle d’Utopie. Ou plus exactement qu’il n’a pas été capable de développer des Utopies viables. C’est à dire des modèles de sociétés où chacun dispose de la liberté de penser, d’émettre des opinions, a accès à l’éducation et à une protection sociale quelle que soit sa religion, son sexe, son appartenance tribale.

Ainsi, dans l’univers arabo-musulman les modèles de gouvernance, de systèmes politiques, d’organisation de la société ne sont pas du domaine de l’Utopie, mais d’un ordre pyramidal de soumission auquel il est impossible d’échapper avec au sommet des despotes, dictateurs, mollahs, imams ou généraux. Si utopie il y a c’est celle d’un monde entier régit par la charria, une dictature théocratique qui ne tolère le non musulman qu’à l’état d’inférieur, de dhimmi. L’Utopie s’entendant pour l’ensemble de la société, il ne peut y avoir d’Utopie arabe qui respecte les aspirations des non-musulmans. Ce n’est pas que le monde arabo-musulman ne soit pas à la recherche d’une Utopie, mais la construction de cette Utopie passe par trop d’obstacles qui réduisent à néant toutes les tentatives. Califat Ottoman, pan-arabisme, Frères musulmans, pan-islamisme sont des avatars d’Utopies avortées ou effondrées au cours des siècles. Les tentatives infructueuses de Nasser à former avec chaque état de la région des unions illustrent bien les échecs de ces constructions. Dans tous les cas ces utopies ne sont en rien des modèles de sociétés harmonieuses où la liberté de chacun est respectée, mais des dictatures où l’ordre islamique est imposé y compris dans les modèles laïques *. En fait, l’Utopie arabe est une Dystopie**.

En face de cette absence d’Utopie le peuple juif représente l’exact opposé. En quête depuis son origine d’une société idéale limitée à un tout petit territoire, sans vocation d’imposer ses lois au reste de l’humanité il aspire à une Utopie destinée à inspirer le reste de l’humanité non par la contrainte mais par l’exemplarité. A ceux, non-juifs qui souhaitent vivre sur ce territoire il est demandé de respecter le modèle en tant que citoyen à part entière tout en conservant leur propre identité. Cette Utopie ne se construit pas en opposition d’une autre Utopie en place, mais sur des bases historico-religieuses qui sont les fondements des trois religions du Livre.

Face à cette Utopie, ne naît pas une Utopie arabe, mais une nouvelle dystopie, mélange complexe de socialisme, de nationalisme et d’islamisme, c’est l’invention d’une identité et d’un peuple palestinien qui ne se construisent qu’en opposition à l’Utopie juive. Cette dystopie a vocation la destruction de l’ennemi, le juif, le sioniste, l’israélien sans pour autant apporter progrès à son propre peuple qui n’est utilisé que pour affirmer la puissance et l’infaillibilité de l’islam, en remplissant, au passage les poches de ses dictateurs. Hamas et Autorité palestinienne étant bien plus « Big Brother » que le souverain éclairé de l’Utopie. La dystopie palestinienne est un cauchemar pour ses ennemis autant que pour son peuple. Fait remarquable, comme dans toute bonne dystopie, l’une des modalités du combat des palestiniens consiste à nier la réalité historique afin de délégitimiser son ennemi dans les fondements de son existence. Toute dystopie est par essence négationniste, il n’est donc pas étonnant que le chef de l’autorité palestinienne soit un représentant avéré de cette dérive.

L’Utopie juive existerait en l’absence de la dystopie palestinienne, cette dernière n’existe que parce qu’il existe une Utopie juive.

Cependant, il existe bien au sein du monde arabe une autre Utopie, Utopie mise en échec depuis près d’un siècle et qu’il est intéressant de comparer à l’Utopie juive.

Il s’agit du Liban.

Comme Israël, le Liban se définit par l’existence d’une société différente des sociétés arabo-musulmanes de la région.

Le Liban prétend donner une place égale à toutes les composantes religieuses qui le constitue, ce qui est dans le contexte régional une Utopie, puisqu’aucun autre état arabe ne reconnait les communautés non musulmanes comme des composantes égales ayant accès au pouvoir exécutif au même titre que les musulmans. Même avec un pouvoir limité, le président chrétien du Liban est une singularité reflet de cette utopie. Hélas, cette utopie est soumise à des réflexes tribaux qui l’empêchent de se réaliser. Comme un tropisme arabe qui l’étoufferait pour réduire à néant une utopie qu’il ne saurait tolérer.

Cinq ans après l’indépendance du Liban, Israël construit une utopie d’un autre type, celui du rassemblement d’une population issue de plus de cent pays réunie autour d’un rêve millénaire d’un retour sur sa Terre ancestrale, celle qui l’a vue naître en tant que Peuple et religion. Là encore, comme pour le Liban, le rôle de l’islam est dans le refus de la réalisation d’une utopie qui lui enlèverait les prérogatives qu’il s’est auto-arrogé sur cette région du monde.

Au sein du monde arabo-musulman le Liban est une utopie irréalisable car elle se heurte à deux obstacles.

Le premier est une valse hésitation (exploitée par des pays régionaux qui veulent affirmer leur puissance) entre arabité et utopie multi-religieuse. Des relents de dhimmitude insurmontables empêchent les communautés non musulmanes d’avouer clairement que l’utopie libanaise est incompatible avec le totalitarisme de la Ouma musulmane car même lorsque celle-ci devient une Ouma arabe (voir l’article de Yadh Ben Achour*)  elle masque un vecteur d’islamisation (Michel Afflak) tout comme le panarabisme de la première moitié du XXè siècle se transformait en pan-islamisme au début du XXIè.

Le deuxième obstacle est l’antisémitisme viscéral des Eglises d’Orient qui ne supportent pas l’idée qu’Israël soit un pays où les Juifs sont souverrains. Cet aveuglement qui provient du fait que ces églises n’ont pas eu leur Vatican II les rend incapables de voir que l’Utopie d’Israël comme l’Utopie du Liban multiculturel se heurte au même obstacle, à l’impossibilité d’une souveraineté non-musulmane en terre d’islam. Israël et Liban sont des singularités de même nature dans l’océan arabo-musulman, des alliés objectifs qui ne sont ennemis que parce que l’Utopie Libanaise ne peut pas se réaliser.

Contrairement au Liban, l’Utopie d’Israël se réalise, malgré l’hostilité de ses voisins et les guerres qu’ils lui ont imposées.

Israël a rejeté la dhimitude, là où les chrétiens d’Orient acceptent l’idée de faire partie du monde arabe et pour une grande partie d’entre eux se revendiquent arabes, les juifs ont rejeté toute appartenance à ce monde qui n’a été qu’une étape transitoire dans leur Histoire. Un juif d’Irak ou d’Egypte ne se définit par comme « arabe ».

Ce qui est inaudible pour un Libanais, c’est l’idée que l’acceptation d’Israël par le monde arabe passe par l’acceptation de la nature multiculturelle du Liban par le monde arabo-musulman, c’est à dire un Liban qui ne dépend pas de telle puissance sunnite, chiite ou allawite. L’idée que la réussite des deux Utopies soit liée est tout simplement inconcevable pour un Libanais tant le schéma arabe lui obstrue le paysage. 

La nature positive de son Utopie est le fuel qui fait avancer Israël qui peut vivre et prospérer sans être accepté par ses voisins, il s’en est donné les moyens. Le Liban ne peut pas réaliser son Utopie car il est encore prisonnier de sa dhimmitude qui le condamne à avoir l’autorisation de ses tuteurs islamiques, Iran, Arabie et Syrie. Il peut l’attendre encore longtemps! A moins que le « Deal du siècle » permette de mettre sur la table d’autres paradigmes qui autorisent de penser autrement les rapports entre les peuples de la région. 

*Le nationalisme arabe a évolué de l’arabité, comprise comme aspiration culturelle, à l’idée d’une existence nationale arabe, comprise comme aspiration politique. Mais le nationalisme arabe se trouve confronté à la réalité des Etats, ainsi qu’à une « utopie » plus large : la nation (ummah) islamique. Autour de lui, trop de « mythes » s’entrechoquent. Aucun n’arrive à émerger et à se détacher clairement des autres. Yadh Ben Achour (Pouvoirs n°57 – Nationalismes – avril 1991 – p.85-92)   https://revue-pouvoirs.fr/Le-nationalisme-arabe-sans-peur.html

** Une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Une dystopie peut également être considérée, entre autres, comme une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie.

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